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La marchande de beurre ou un amour inavoué.   87 comments

A cette époque, dans notre petite  ville.. 8604  habitants,

comme je l’avais inscrit sur mon grand cahier d’instruction civique,

le marché se tenait deux  fois par semaine dans une  grande rue qui descendait vers la gare.

Je pourrais presque encore replacer les commerçants..

 

Les   étalages se terminaient tout en bas, par un camelot qui   vociférait ses annonces :

« pas cent  francs.. pas cinquante francs.. pas vingt francs..

eh oui, petite Madame pour vous je rajoute la cafetière, le jeu de tasses.. et s’il y a un défaut.. hop ! »

Il fracassait son assiette au sol.. un débit, un bagout..  le camelot dans toute sa splendeur..

 

Souvent  j’accompagnais ma mère au marché pour l’aider  à pousser sa carriole.. que dis, je sa caisse à roulettes.

Par souci d’économies, mon père avait fabriqué avec des planches une caisse en bois,  mis un  double couvercle rabattant  sur les côtés,

quatre roues  et un arceau pour pousser qu’il avait dû récupérer sur un vieux landau..

Un coup de peinture grise.. et hop pas besoin d’investir dans une carriole en osier.

L’ensemble  pesant déjà au moins une tonne à vide.. les roues fixes n’en arrangeaient pas non plus la maniabilité.. mais c’était comme ça..

Moi,  je me demandais comment les dames avec leur panier tressé sur le bras

et leur beau porte-monnaie long et plat avec le fermoir doré faisaient pour faire les courses.

Nous, notre carriole était pleine et pesait comme un âne mort..  hélas, la rue que nous avions descendu à vide, fallait la remonter.

Et là.. fallait  pousser… souvent ma mère ponctuait nos efforts en riant et en lâchant.. martelant chaque mot,

« dans un chemin montant .. sablonneux.. mal aisé, six forts chevaux  etc etc.. ».

 

Moi gamin j’aimais bien aller au marché..  en plus il y avait mon amour secret..   une vendeuse  beurre œufs fromages..

Ah seigneur qu’elle était belle..  elle  me séduisait..  tout dans ses gestes me faisait succomber..

ses  cheveux  clairs et bouclés.. ses gestes précis pour mettre sur la balance.. sa façon de regarder l’aiguille sur ce fouillis de chiffres..  quelle femme..  

Elle Lâchait d’une voix qui me charmait : « trois cinquante.. ce sera tout ? ».

Mais ce qui me fit tomber amoureux furent ses dents.. elle avait un sourire éclatant  blanc.. avec deux incisives peut-être un peu grandes..

 

 

Mais va savoir..   quel inconscient me gouverne.. 

j’ai toujours eu le regard attiré par le sourire féminin et les dents éclatantes.. et surtout des incisives un peu grandes..

A cette époque, si les gamins avaient toutes les  dents c’était parfait..  

si il  fallait couronner..  ben c’était « full métal jaquette »  ou en or si c’était devant et encore, fallait des  sous.

Mais pour le reste.. si ça poussait de travers,  ma foi..

J’ai eu combien de copains avec les dents plus ou moins irrégulières..  voire carrément en vadrouille.. c’était comme ça.

Sans doute que la  dentisterie n’avait pas le modernisme actuel,

ou alors  il fallait  aller chez les gens qui avaient  des  moyens que nous  n’avions pas.. ni mes parents  ni ceux de mes  potes..

 

 

Je me souviens,  en terminale.. j’ai eu un bon copain..   qui, ayant eu  sans doute à souffrir étant petit,

était arrivé en nous disant..   « on m’a surnommé bouche d’égout »  

en nous souriant largement pour nous montrer qu’effectivement y’avait des espaces..

chaque dent avait vécu sa vie sans se soucier des autres..

Nous étions déjà bien grands en terminale et, en fait, on ne l’a jamais appelé comme ça..

ce n’était plus le temps des moqueries..   en fait ça nous avait pas fait rire..

Bref,  moi du haut de mes 7 ou 8 ans.. j’en pinçais pour la marchande de beurre.. et son sourire..

Il arrivait parfois que ma mère oublie quelque chose au marché..

Pas grave.. avec mon petit vélo à pignon fixe, je  velocipedais  jusqu’au marchand de patates.. 3 centimes le kilo  me semble-t-il ,

mais bien sûr, sans rien dire, je ralentissais devant l’étal du BOF..  afin de  voir  la dame de mes pensées..

 

Elle était là, avec son tablier blanc, avec le gros nœud derrière  et ses manchettes  blanches..

des petites boucles  s’échappant sur son front..   et son sourire…  ah misère..

Que de regrets de ne pas être plus grand.. de ne pas pouvoir  lui avouer combien  j’étais prêt à  conquérir le monde… à braver  Fafnir ..

J’ai  soixante quinze berges.. la pauvrette doit se taper ses cent printemps… qu’est devenu son sourire..

Je crois que c’est ce qui reste au fil du temps.. le sourire..

Si j’en juge par certains acteurs  ou actrices.. le temps fait plus ou moins  ses misères.. mais le sourire reste..

Allez, si tu me lis..  le gamin un peu blond..avec un petit vélo bleu…

 

 

qui te dévorait du regard.. sans que tu saches  pourquoi.. (« qu’est ce qu’il a à me fixer ce petit c.. ?? » )…

C’était moi.. !!!

Marc

Publié 18 novembre 2020 par Leodamgan dans Non classé, Prose à Marc

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