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Les Landes, le Papu (partie 4 et fin).   77 comments

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C’en était fait de nous, nous avions attrapé la maladie, l’amour de la pêche, et l’amour de ce pays de cette forêt et de ses parfums, de la quiétude des petits matins sur le lac et bientôt  de l’amitié  des gens.. A côté  de la maison,  jouxtant  quasiment  un poulailler presque commun, vivait un couple, un peu plus jeune que mes parents avec deux  enfants, un garçon et une fille  un peu plus jeunes que ma sœur et moi  également.

Le  petit garçon avait pris ma sœur en tendresse, et il n’était pas rare de le voir courir partout  en criant :

« Où elle est ma petite fiancée ?»

Cet accent des Landes, moins violent que celui des mes grands oncles de Toulon.. Cette façon de prononcer le mois de mai.. en remontant un peu sur la fin..

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Il est comme le piment des Landes, cet accent, présent, mais doux, comme une petite décoration aux phrases,  histoire de dire : « je vous parfume les mots ».
Tout naturellement des liens se sont créés avec cette famille,

Je me souviens des boites de pâtés, cadeaux faits maison que nous dégustions dans le train, sur la petite table tandis que le soleil couchant filtrait à travers le défilé des pins, le crépuscule venait nous dire : »c’est terminé, il  va falloir attendre  pour revenir »..

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Mon père avait décidé, après l’achat de sa 403, que nous devions aller dans le midi, afin disait il,

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de voir la mer qui est bleue et calme, et puis il y avait la famille.

Malgré cela, il fut hors de question de ne pas aller dans les Landes.

Et je ne sais comment, peut être en réduisant les congés d’été, ou en obtenant de son patron un peu plus de vacances, toujours est-il que le rythme fut pris

Séjour dans les Landes en mai, séjour à Toulon l’été..

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J’ai donc vécu une partie de ma vie entre ces deux pays si beaux, si riches en  parfums, en ambiance, si prenants , que je n’ai jamais pu les quitter sans un cruel pincement au cœur.

Les amis des Landes avaient, comme ça se fait encore, des parents avec eux, la mère pour l’un et le père pour l’autre.

Ce fut pour moi la rencontre de mon enfance, Le Papu, ce vieux monsieur devint ce grand-père qui sans doute au fond de moi me manquait terriblement.

Bien sûr, j’avais un grand-père par le sang , bien sûr il avait un cœur, vu qu’il prenait des  tonnes de médicaments au cas où, et qu’il ne fallait pas le contrarier, car en plus, il était fragile ce cœur… selon la grand-mère.

Seulement, mon grand père.. c’est que de son cœur, il en avait perdu le mode d’emploi.

Mais moi j’en voulais bien d’un grand-père,  à qui on peut parler, à qui on pense, pour qui on s’inquiète quand il est malade…

Je ne sais pas quel âge il avait, Le Papu mais il se déplaçait avec une canne, la casquette vissée sur la tête, qu’il enlevait d’un geste large avant de faire la bise à ma mère.. découvrant une  masse énorme de cheveux  blancs,.

Il avait l’accent qui roulait comme les pierres d’un gave, et  ponctuait chaque phrase d’un « hile de pute »..

J’avais bien compris malgré mon jeune âge.

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Ses mains étaient fortes, de ces mains  qui montrent qu’elles ont connu les charges, les manches d’outils, ces mains qui font paraitre les choses plus petites quand elles les étreignent.

Ces mains, je les ai retrouvées dans la famille de Mo,  tous des mineurs, traceurs .. des poignées de main  où l’on sent vibrer tout le travail qu’elles ont accompli.

Des mains nobles.

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Il était né un peu plus au nord à St Geours,  et avait commencé gamin aux forges de l’Adour au Boucau.

Parfois quand  nous étions assis et qu’il me racontait, il me parlait d’un copain :

« Té, il est mort..  ouhhh il était vieux, hile de pute.. enfin, je dis ça.. Il  était plus jeune que moi »  rigolait-il en  laissant apparaitre le peu de dents qui lui restaient devant.

Quand nous repartions, on se saluait :

« Adichatz Papu.. à l’année prochaine .. »  en le serrant fort..

« Ouhh Marrrc, on fera comme on peut, hile de  pute.. ».

Et je partais le cœur serré.. en me disant que peut-être…

Bien sûr ma mère échangeait du courrier, je demandais  des nouvelles..

Les années se sont succédé.. le temps  nous a vu grandir.. vieillir..  les souvenirs se sont faits plus nombreux,

C’était  comme un retour en famille, les repas autour de la grande table, les rires, le partage.

La Mamé me préparait du gâteau Basque, pour me faire plaisir, et hile de pute.. je ne donnais pas ma part au chien.

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A Pâques, c’était la coutume de faire l’omelette, avec le jambon  qui avait été fait à l’automne précédent, il faut y mettre des œufs.. des petits piments..  le jambon..  et je ne sais  d’autre, en tout cas il faut y mettre de l’amour..  et dieu sait qu’il y en avait..

Nous partagions, je devrais dire nous communiions le lundi, avec du vin et un coup de rhum.

Je confesse, qu’ensuite sur la barque avec mon père, l’humeur était plutôt à la  rigolade qu’à la pêche.

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Ça ne l’a pas empêché alors que nous étions dans les nénuphars de l’étang de Garros,d’attraper un superbe brochet.

Les mois de mai ont enchainé sur les mois de mai… parfois du soleil.. parfois de  la pluie.. le plaisir de se revoir.. la pêche..  l’omelette.. longtemps.. si longtemps que le dernier jour où j’ai vu le Papu, j’étais militaire, j’avais 25 ans..

Je suis descendu.. je ne pouvais manquer il le fallait.. je savais que, même si je volais le sable de la longue plage, je ne pourrais en remettre un seul grain dans le sablier.

J’avais eu du mal à avoir une permission, mais à force de négocier avec l’adjudant  il avait lâché  (c’est vrai qu’il était lui aussi du sud ouest.. il a dû comprendre..).

A l’époque  il était interdit de sortir en civil, quand le Papu m’a vu:

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« Ouhhh hile de pute que tu es beau Marc.. et tu as des galons »

« Non Papu.. je suis juste caporal.. ce n’est rien »

« hé quand même, hile de pute ».

Ce fut la dernière  fois que je le vis..

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 Epilogue :

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Cette année là, la Mamé m’a proposé de me vendre une grande et belle parcelle de pins en bord de mer.. pour que je m’installe… j’ai hésité.. mais trouver du travail là-bas.. tout quitter..  J’avais une promesse d’embauche à Paris…..

Oui,  j’ai hésité..

Je ne suis jamais retourné  dans les Landes, j’avais trop peur d’avoir mal..

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« Adishatz Papu« .

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« Le gémissement des pins, la nuit, n’était émouvant que parce qu’on l’eût dit humain. ».

( Mauriac : Thérèse Desqueyroux)

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Marc

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Publié 1 août 2021 par Leodamgan dans Non classé, Prose à Marc

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