Archives de 25 juillet 2021

Les Landes, les lacs (partie 3)   91 comments

Il y a dans  ce coin une quantité importante de lacs dont certains de bonne taille..

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d’autant plus grands aux yeux du  gamin que j’étais. Ces lacs portent des noms dont je ne pourrais donner la signification : Garros, lac du Turc, Yrieux… Celui qui était près de notre maison, les gens l’appelaient la Laguibe.

A l’époque elle était très poissonneuse en particulier grâce à des importations de poissons Nord Américains.. le blackBass et le Calico-Bass.

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blackbass

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Le calico-Bass.. perche soleil en français est un poisson qui ne devient guère plus grand qu’une main.. pour les espèces acclimatées dans le sud ouest.. mais c’est un poisson doté d’une voracité extrême qui, en fait, s’est révélé être un fléau pour l’équilibre halieutique.

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Nous n’étions que des amateurs débutants.. mon père avait investi dans du fil, quelques bouchons et des pochettes d’hameçon.. pour les cannes nous coupions des bambous du bord du chemin.. en faisant attention de ne pas les prendre trop verts..  car trop lourds et trop cassants.. La pêche est l’école de la patience, ça commence par la canne.. il  faut attendre que le bambou sèche.

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La laguibe

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Nous partions le matin à la fraiche.. et après quelques instants de marche, nous trouvions notre poste usuel, un bon plan d’eau abrité du vent et pas trop envahi de nénuphars..

J’avais le souvenir olfactif de plantes du bord de ce lac.. nous avancions sur un tapis moussu, élastique sous nos pas  comme une éponge humide et dégageant une odeur unique et spécifique à ce coin, une odeur qui s’est incrustée dans tout mon être.. Je pensais ne jamais identifier ce parfum, et il y a quelques années, au hasard d’une commande de plantes aquatiques, en ouvrant le colis… les images me sont revenues comme si je remontais le temps..

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Menthe aquatique

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C’était de la menthe aquatique. ce tapis d’herbe humide du matin qui s’enfonçait  sous nos pieds… c’était ça.. tout simplement..

Quand nous rentrions le midi avec notre pêche  nous avions sur les mains ce mélange d’odeurs et ces petites plaques argentées d’écailles de poisson collées de ci ou de là comme sur le costume pailleté d’un artiste  de cirque.

Une odeur de poisson, de menthe, d’herbe et de la sciure des asticots..

Les asticots étaient vendus « à la mesure ».. dans de la sciure..

il faut réinvestir souvent car les asticots mutent rapidement et une boite un peu ancienne devient vite une boite d’énormes mouches bleues que l’on entend bombiner à travers les trous de la boite en plastique…

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Le plus souvent mon père optait pour les vers.. il fallait retourner le fumier pour trouver de gros lombrics gras et dodus mais bien trop gros pour la gueule du calicobass.. les vers étaient réservés pour le black bass.. le black comme ils disent.

Il faut faire un pelote de vers sur un hameçon de  bonne taille et descendre cet appât  gigotant et tortillant entre les feuilles de nénuphars quand le soleil commence à chauffer.. descendre doucement.. tester chaque trou avec patience.. la sueur sur le front, les  crampes dans le bras tant le bambou est lourd.

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Alors parfois, on déchaine l’enfer..  ce superbe poisson qu’est le black bass ouvre une gueule démesurée, et dans un grand « blop » caractéristique,  happe la pelote d’appât.. et d’un coup..  la sérénité du lac est troublée.. le poisson saute  hors de l’eau.. se débat dans une gerbe d’éclaboussures.. file vers  l’amas de branches qui est son refuge.. la canne plie.. il faut donner du mou pour épargner le fil.. mais pas trop.. résister suffisamment.. ne pas se  hâter mais l’empêcher de gagner les coins inextricables  où il sait que le nylon va se rompre, coincé dans une racine..

C’est un poisson noble.. courageux qui lutte avec  force.

Plus âgé, quand il m’est arrivé de reprendre des blacks, seul le premier  finissait au four (car c’est un poisson délicieux), les autres, je les remettais à l’eau.

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Lac du Turc

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En fait, je dis que j’aime la pêche, mais je crois que c’est l’ambiance de la pêche que j’aime.. que ce soit  l’atmosphère des lacs le matin quand ils sont en brume fumante au petit jour.. la surface  immobile jaune du pollen des pins.. seuls le cri de la poule d’eau ou le martèlement du pic rompent le silence.. l’attente, le guet..

ou plus récemment, les yeux rivés sur les gros moulinets.. l’odeur du diesel et le balancement du bateau que les deux moteurs de 450Cv propulsent en trainant les énormes appâts.. dans l’attente incertaine du marlin suicidaire…

J’ai toujours eu de la peine pour les poissons…

Dans le roman d’Hemingway le vieil homme dit fréquemment.. « je n’ai rien contre toi poisson.. »  oui, je n’ai rien .. hormis un à pêcher pour le plaisir du gout qu’est-ce qui nous pousse à aimer la pêche.. qui fait que le cœur bat quand on sent le poisson se débattre au bout de la ligne.. penser que la ligne peut se rompre.. qu’on peut le perdre sans le voir et que c’est ainsi.. la règle…

Mais quand il est dans le fond de la  barque ou du bateau vaincu et sanglant.. j’avoue que je n’ai plus de plaisir.. j’ai de la peine.. de la honte d’avoir arraché à la nature un élément qu’elle a mis du temps à construire..

Gamin  je ne me posais pas toutes ces interrogations.. je  faisais secrètement le concours pour en attraper plus que mon père.. ou des plus gros.

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Poisson fariné à frire

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Quand nous rentrions,  ma mère les vidait.. il fallait les rouler dans la farine et les passer à la friture.. on mangeait ça le soir avec du sel.. dans un plaisir partagé, mon père lançait sa phrase favorite : « vivre du produit de sa pêche.. ».

C’est vrai que cela économisait l’achat de viande même si ma mère se désolait de voir sa bassine d’huile destinée aux frites se transformer en bassine pour les fritures de poissons.

Au delà de la taille de la friture ma mère  n’intervenait pas. Autant elle était capable de vider un poulet, chose que je serai sans doute infichu de faire aujourd’hui sauf en cas de grande disette, sur les poissons de bonne taille, elle était pétrifiée à  l’idée de les ouvrir et de les vider d’autant que les  bestioles  pêchées à la dernière  minute avaient coutume de s’agiter en ultimes soubresauts sur la paillasse de l’évier ce qui déclenchait des hurlements  ainsi qu’un repli stratégique en dehors de la cuisine.. le tout ponctué de « ah non je ne peux pas.. je ne peux pas.. ».

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J’ai donc appris jeune à vider un poisson et acquis une parfaite connaissance du système natatoire ainsi que des parties de peau noire qu’il convient  d’enlever.

Les lacs et la pêche dans les Landes sont intimement liés dans mes souvenirs, le bord de mer se résume en grosses vagues, énormes troncs pour se protéger du vent chargé de millions de grains de sable.. et trempotage hasardeux dans le reste d’écume laissé par des lames bien trop importantes pour un gamin.

Les lacs dans les Landes, c’est d’abord  l’accès, l’approche.. le plus exaltant prés de la maison,

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Lac d’Yrieux

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le plus sauvage était le lac d’Yrieux.. propriété de je ne sais quel groupe d’actionnaires, il y était interdit d’y pêcher en barque, mais la pêche du bord y était tolérée..  et même si elle était interdite je ne sais pas si un garde chasse (si tant est qu’il en existât) se serait risqué de mettre une amende.. il parait  que dans ces cas là, les cabanes ou autres granges brulent avec facilité..

Donc il fallait accéder à ce lac par un chemin  peu tracé à travers les sous bois de bruyères et de fougères.. ces  fougères sont  hautes.. vertes au printemps et roussies à l’automne..

Emprunter ces chemins le matin  était pour moi comme participer à la création du monde.. l’odeur des aiguilles des pins humides de rosée,  parfums de résine..  les bruyères .. un sol souple.. élastique.. et puis au détour d’un entrelacs de fougère.. la surface du lac.. fumante.. lisse.. jaune du pollen des pins comme si on y avait saupoudré de la fleur de soufre..

Le chant du coucou.. et le martèlement d’un pic au loin..  avec soudain  un grand bruit d’éclaboussure,

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preuve indiscutable  de la présence de poisson.. de gros poisson..

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(A suivre, courage à vous, plus qu’un épisode et c’est fini).

Marc

Publié 25 juillet 2021 par Leodamgan dans Non classé, Prose à Marc, vacances

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