Archives de 19 janvier 2021

Le trésor de ma maman   134 comments

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Ma mère possédait un trésor…

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un trésor qui se transmettait de filles en filles..  d’épouse en épouse.. de mère en mère..

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Une  machine à coudre Singer..

Si j’en juge par les caractéristiques et les photos trouvées sur Internet elle devait dater des années 1910.. Ce qui pourrait coller avec mon arrière grand mère qui  servait chez les bourgeois, comme on disait, et qui faisait des travaux de couture.. En tout cas c’était le trésor.. son trésor. Elle en brossait régulièrement les pieds tourmentés en fonte noire.. astiquait le coffre  en bois qui protégeait l’instrument  et se lamentait d’avoir perdu la poignée du tiroir.

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A cette époque, la seule soie dans laquelle on pouvait se  soulager était celle des patrons du « Petit Echo de la Mode ».. et encore.. Mon grand père qui devait souffrir d’une délicatesse qui  n’était  sans doute pas sans fondement, exigeait qu’on lui apportât ces précieux morceaux de soie car son royal derche ne supportait pas le papier journal..  donc  je n’ai jamais pu expérimenter ce plaisir indicible de la réussite. (je ne connaissais pas la Rolex et la limite d’âge associée).

Ce petit journal fournissait à ma mère  l’occasion de montrer  son talent :  « Premier prix d’éducation ménagère du canton me lâchait elle  à chaque fois  en riant.. ».  Et donc elle faisait ses créations à partir des patrons  de soie que ce journal proposait à chaque parution. De toute façon, avant son crépuscule, je n’ai jamais vu ma mère assise à ne rien faire..   jamais.. la pauvre.. au mieux elle tricotait.

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Sur la grande table en  bois recouverte d’une toile cirée de la cuisine.. on sortait  « la boite à couture »  avec les  aiguilles,  la craie plate,  et cette énorme paire de ciseaux  que je pouvais juste effleurer des yeux  et qui faisait chanter la table et le tissu quand ma  mère.. appliquée, sérieuse..  sa mèche sur le front  suivait le tracé crayeux.. « crout crout »  .. ça résonnait sur la table.. « crout crout »..

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Ensuite venait le bâti.. c’est presque la pièce.. mais pas encore.. c’est cousu à gros points.. lâches.. fragiles.. Mais ça permet de se rendre compte..

Quand la pièce  était jugée digne de passer à la phase suivante, on sortait la machine.. ma mère cherchait  dans la boite le fil qui correspondait au tissu..  elle me  levait un regard  interrogateur en posant le bobineau sur le tissu.. voir ? j’acquiesçais..

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Navette

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Ensuite j’avais droit à préparer la navette.. mettre le  petit support  entre les deux pointes..  passer le fil de la bobine  dans l’œilleton et ensuite pédaler, un pied en haut à  gauche  sur le plateau.. l’autre en bas.. Et  pédaler, pédaler.. le petit bras circule dans un sens et dans l’autre guidant le fil de façon régulière.. pas trop le  remplir.. mais suffisamment.. puis  placer ce  petit cylindre dans la navette.. un truc bizarre qui me faisait penser à un suppositoire en métal.. pourvu de fentes ..

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Y passer le fil.. mettre le tout dans le réceptacle sous l’aiguille.. Placer la bobine  sur son  support.. faire cheminer le fil dans les différents  trous.. bras.. puis.. après l’avoir humecté du bout des lèvres, le passer dans le chas de l’aiguille.. Pas facile.. petit le trou.. gros le fil.. Tirer un peu.. en haut..  en bas sur celui de la navette..

Tout cela réalisé..ma mère s’installait tel un pilote d’avion.. vérifier le tissu.. poser à plat sur les petits crans d’avancement..  abaisser le pied de biche..  caler les pieds sur le plateau…  on pose  doucement la main sur le volant au bout de la machine..

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Un petit coup d’élan..   la courroie en cuir se tend…et « rrrraaaaa  tacttttt »  c’est parti..  il faut  surveiller.. guider.. le tissu avance.. vite.. la bobine danse sur son axe…  « rrraaaa »  on avance..  on pourrait en faire des mètres..  il faut  que ce soit régulier.. bien suivre le bâti..  les morceaux cousus.. on tire un peu.. « rrrrrrrrrrrrr » et on coupe les deux fils.. « Ahhh non.. avec des petits ciseaux.. pas les gros… »

Elle nous en a fait des choses avec sa machine notre Maman..

Quand mon père nous a quitté à son tour, et que j’ai dû  faire   les démarches.. pour calculer les taxes et autres prélèvements, le notaire nous a évalué un forfait mobilier  énorme..   je ne me souviens plus mais mes pauvres parents n’ont jamais eu en mobilier la somme indiquée.. loin de là.

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Le buffet Henri II de ma grand mère ou une chambre à coucher de chez Levitan  (des meubles garantis pour longtemps)  bref, à son grand désarroi au notaire, j’ai demandé un expert pour estimation.. faut payer bien sûr.. mais au moins..

Ayant dédaigné le buffet Henri II ..  qui ne vaut rien… je pensais l’entendre s’exclamer devant la machine à coudre.. « 5 ou 10  euros » l’a-t-il estimée..  eh oui.. le trésor de ma mère.. ne valait rien.. hormis  l’affectif.. ce qu’il représentait .. le vecu.. rien, nada.. que dalle.. roupies de sansonnet.

Ma sœur qui vit de l’autre coté de l’Atlantique m’a demandé de  lui expédier la machine.. là, par contre.. c’est pas donné..

J’ai démonté avec soin la machine.. j’ai tout bien mis dans un  carton spécial (les US ne veulent pas de caisses en bois.. ils nous ont filé le feu bactérien dans un sens.. alors pas de réciprocité ) .. Et j’ai expédié.   Le trésor de notre Maman est donc là-bas.. en Caroline du sud..

Avec elle, les souvenirs, les images, Mo m’a demandé de  faire un petit texte, alors je pioche dans mes souvenirs.

C’est étrange, mais plus on vieillit plus les souvenirs anciens  reviennent à la surface, des  choses simples.. vécues par beaucoup.. rien d’extraordinaire. Les objets s’y mettent..  ils veulent leur part .. Si cette machine pouvait parler.. depuis qu’elle a quitté l’usine.. elle a dû en entendre des choses.. en subir.. Des belles et des moins belles..

Moi, c’est ma Maman, penchée sur la  machine.. la petite mèche s’échappant de la  petite pointe de cheveux qui descendait sur son front ..   se relevant  toute fière de  sa  couture  qu’elle tendait à bout de  bras.. pour savourer..

Allez bon..  reviens  mon  gars..   pas mollir.. va regarder le rugby..

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Marc

PS : contrairement à ce que pensent les Américains, ce n’est pas Singer qui a inventé la machine à coudre, mais un Français nommé Thimonnier en 1830

 

Publié 19 janvier 2021 par Leodamgan dans Non classé, Prose à Marc

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