Mirages hurlants.   45 comments

C’était durant «  les classes »..

les classes c’est la période qui suit ton incorporation, tu es arrivé avec ta valise,  tes cheveux, ta convoc…   et un paquet d’interrogations..

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Deux mois d’initiation doivent faire de toi un être que l’on « présente » au drapeau.. tu passes de l’état conscrit à l’état  biffin, grifton, bidasse, trouffion.. t’es encore ce qu’on appelle un « bleu » mais ton aspect physique change. on te donne un uniforme de sortie..  avec tout ce qui va bien.. dans l’armée de l’air : fait sur mesures.. faut bien admettre.. aussi bien que le bodygraphe de la Belle Jardinière ..

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Dès le départ, mise en forme par une saine coupe de cheveux bien courte sous les sarcasmes de « l’ancien » qui te passe la tondeuse en rigolant..  on t’a donné un treillis couleur « réséda » eh oui.. la rose et le réséda.. treillis à peu près à ta taille.. si tu as du bol .. des pompes à peu près à ta taille,  tout le nécessaire de toilette..  serviettes, savon, cirage, slips (le slip qui  descend mi-cuisse pour que les choses de la vie ne soient pas opprimées).. chaussettes, etc.

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Et pour bien  montrer que tu es encore un embryon.. on te file une musette dans laquelle il y a tes couverts,  ton quart, un cahier et un stylo.. un bonnet de police en tissu épais et le « sous casque »  en plastique que tu dois porter partout sauf dans ta chambre car un soldat ne se balade pas tête nue.. en effet.. dans l’armée Française on ne salue pas tête nue.. jamais.

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Si d’aventure, tête nue, on est dans son dortoir et que dehors on voit la montée des couleurs.. eh bien c’est simple.. on ne salue pas, on se met au garde à vous.. idem si on croise un supérieur dans les couloirs…

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C’est  remarquable.. mais des années, que dis-je, des siècles de rigueur, d’organisation, d’expérience  ont fait que toute chose est codée, régie, prévue…

Heureusement il reste quand même des circonstances qui font la beauté des réponses de certains, par exemple : responsable de la bonne réalisation des corvées au cantonnement, et pendant le même temps vous devez être à votre poste de travail distant de 5 km. L’ubiquité établie  et bien même ça.. l’armée l’a prévu.. on vous livre alors la réponse standard et utile en toutes circonstances :  les bases même du management participatif qui sait déléguer.. : « j’veux pas l’savoir démerdez vous »…

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Donc pendant deux mois, on apprend : à saluer, les grades, marcher au pas, faire des demi-tours droite (demi-tour gauche n’existe pas).. le tout sous les vociférations d’un adjudant ou d’un sergent-chef dont c’est la seule mission..

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On te prodigue aussi des cours..  cours qui s’adressent à des gens qui vont de l’analphabète  (il y en avait deux) à des diplômés de physique nucléaire. C’est  un point très positif, ces cours parlent de  l’armement et autres consignes militaires, mais aussi des cours d’orthographe, arithmétique, électricité, chimie  etc… le  malheureux sergent savait que beaucoup  d’entre nous n’en avaient pas besoin, mais pour ceux qui  avaient  des soucis de lecture ou d’écriture il y avait une prise en charge spécifique.

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Nous avions des cours d’éducation sexuelle, avec la cohorte de rigolade et autres  commentaires scabreux.. je me souviens de la séance sur les maladies vénériennes.. je ne crois pas avoir vu en une seule fois autant de  photos montrant les dégâts possibles, des photos comme celles que l’on met aujourd’hui sur les paquets de clopes. si avec ça on ne comprenait pas l’importance de se protéger c’était à désespérer.. terminés les BMC..  des photos à se transformer en pur esprit à l’œil d’artiste.

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Donc pendant deux mois, on crapahute, on fait du parcours du combattant..  on rampe dans la gadoue.. on  tire au fusil, à la mitraillette..  on s’endort et soudain vers 01h00 du matin.. dans ton sommeil profond et réparateur comme une crème aux liposomes actifs.. vacarme, sifflets, beuglements.. vous avez 5 mn pour mettre la tenue de  combat et zoup ! parcours du combattant à la lampe torche… puis retour au pieu.. avec parfois un « remettez nous ça »  dans les deux heures qui suivent.. Bref pendant deux mois.. cette antienne qu’on nous fait répéter en faisant des pompes..  « C’est la vie d’château, virgule.. pourvu qu’ça dure, point »..

Mais venons aux faits.

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Un soir de septembre-octobre.. de ces  soirs à Orange où après une journée bien chaude l’air est tout parfumé d’odeurs d’herbes et de soleil qui se couche. Quand les couleurs commencent à se parer de soleil finissant, que le Ventoux au loin s’habille en soirée.. que les sauterelles se déchaînent et que les petits insectes de la nuit commencent à sortir et se mettent à striduler  en  espérant attirer une fois encore la donzelle d’une  nuit..

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Cette fin de journée là, nous fûmes associés à une manœuvre et postés comme  « servants » à un canon anti-aérien, la base devant être attaquée par des  « hostiles ». Je ne sais pas ce que c’était comme canon, mais ça pivotait, ça bougeait, animé par un moteur diesel qui lâchait une fumée bleutée dans un  bruit de pistons hésitants. Nous étions là,  trois ou quatre, assis dans l’herbe,  attendant les consignes, prêts à bondir comme des tigres (enfin presque..) dès  l’ennemi en vue.. Le téléphone  troubla notre rêverie pré- nocturne.. « ils arrivent du nord dans 5 minutes » gueula le canonnier..

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Aussitôt, nous nous mimes à scruter l’horizon.. le  gars toussota son moteur pour orienter son arme fatale.. et nous scrutâmes..  je scrutais.. tu scrutes.. nous scruterons.. un cri : « ah là bas »  des trucs noirs au loin dans le ciel.. des comédons sur un ciel rose..  Le chef prit ses jumelles et lâcha.. non, ce sont des  corbeaux.. forts désappointés de cette trahison volatile..  notre œil d’aigle nous ayant fait prendre des corbeaux pour des Mirages.. des vessies pour des lanternes.. Nous replongeâmes dans notre béatitude.. avachis dans l’herbe tiède du soir..  juste bercés par le chant des grillons, l’œil vaguement rivé vers le nord…

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On s’assoupissait gentiment quand un hurlement, que dis-je, un bruit d’enfer, d’épouvante au dessus de nos têtes.. un  vacarme déchirait le ciel.. des formes sombres.. nous couvrirent de leurs ailes comme des créatures maléfiques sorties des  contes les plus noirs.. Les Mirages nous passaient au dessus de la tête..  tellement bas qu’on avait l’impression qu’ils s’écrasaient sur nous..  à peine  le temps de  comprendre qu’ils s’éloignaient.. la flamme bleutée des tuyères..

On avait rien vu.. rien.. rien entendu.. rien.. Une  terrible pensée me traversa.. elle est encore là au fond de moi.. gravée.. terrible.. Si  ça avait été pour de vrai.. si nous avions été en guerre.. nous serions morts.. dispersés… anéantis.. désintégrés.. sans même nous en rendre compte.. T’es là tu vis… tu respires.. et sans comprendre.. t’es rien.. l’anéantissement silencieux.. retour à l’état de  particules élémentaires.. point final..

 

Je sais que ce  billet d’humeur est terriblement d’actualité..  je l’avais commencé à la demande de Mo avant que l’autre nuit..

Le service militaire n’était-il pas si vain.. devrait on.. ?

Comme  dit le proverbe de mon ami Serge..  Anba laté  pani plézi.. (ndlr :  sous la terre pas de plaisirs).

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Allez..  je vais me servir un ti punch.. carpe diem..

Marc

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Publié 15 avril 2018 par Leodamgan dans Non classé, Prose à Marc

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45 réponses à “Mirages hurlants.

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  1. Je suis toujours émerveillée par les écrits de Marc. On a l’impression d’y être, je n’aurais pas aimé.
    Mimi

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  2. C’est toujours sympa de te lire dans ces souvenirs peu communs je dois bien dire.
    Tout cela agrémenté de tas d’anecdotes plus croustillantes les une que les autres.
    Merci et bonne soirée

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  3. Doit-on remettre le service militaire ? Je ne saurais le dire mais des fois en voyant ces gosses 18/30 ans scotchés sur leurs portables…. je me pose la question

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  4. L’art de la narration et on sent aussi, à la fin du texte, une angoisse nous envahir. Malheureusement, dans certains pays aujourd’hui, c’est pour de vrai… Merci pour ce témoignage et belle semaine.

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  5. On ne rigolait pas c’était dur .
    Les jeunes de maintenant dans les mêmes conditions j’ai du mal à imaginer .
    Je lis toujours avec plaisir les récits de Marc .
    Bises

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    • ah , c’est sur qu’il y avait des moments où on regrettait d’être là… je crois que les jeunes d’aujourd’hui feraient comme nous fîmes.. on s’adapte..( quand on n’a pas le choix…!!)

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  6. Le seul avantage du service militaire (outre le côté grosse colo de vacances – à la frontière de la RDA par là, comme artilleur anti aérien – missiles hawk), était l’utilité sociale pour les plus faibles : illettrés, malades en situation de pauvreté profonde qui pouvaient ainsi recevoir soins et/ou éducation – enfin l’état agissait.

    Quelques bons souvenirs malgré tout, mais d’une inutilité crasse pour le reste. Droles d’oiseaux ce militaires …

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  7. On s’y croirait. A peu de choses près, j’ai vécu les mêmes « classes ». Mais dans l’armée de terre. Longtemps avant toi. Cer qui, tu le soulignes; ce qui indique que, depuis des siècles, les rites sont toujours les mêmes. Florentin

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    • Alors respect l’ancien.. en plus dans la biffe.. c’était surement plus rude que chez les gonfleurs d’hélice.. et je n’ai fait que 16 mois..!!
      quant au rite de l’apero, je dois dire que je n’ai pas trop vu ça à l’escadron de chasse.. assez pros les rombiers..
      ( sauf à la Sainte Barbe..!!) .

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  8. Excuse mes cafouillages. Le « rite » de l’apéro, sans doute. Florentin

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  9. Carpe Marc ! quand tu racontes, tu racontes ! et c’est un plaisir de te lire !!! mon fils n’a pas connu le Sce militaire, il a eu droit à la JAPD, tout à fait stérile ! il en redemandé puisqu’il est parti ensuite à sa demande en lycée militaire, sup et spé militaire….. et sa carrière……… et je me réjouis secrètement qu’il soit contrôleur aérien et non pilote…….. réflexe de mère je suppose !

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  10. Quel beau texte ! La vie ne tient qu’à un fil et pas nécessairement par un vol d’avions au-dessus de nos têtes. Je préfère le Carpe Diem, ce n’est pas pour autant que nous nous mettons la tête dans le sable. Je pense à mes enfants et petits-enfants, j’espère qu’ils s’adapteront.

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  11. Encore d’excellents souvenirs Marc en partage, merci et à la tienne !
    Bises et bonne soirée

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  12. j’apprécie particulièrement le passage poétique sur les sauterelles, celui marrant sur le vol des corbeaux , et celui noir sur celui les effrayants mirages …merci Mr le conteur !

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  13. Joli l’envol du corbeau, corps beau, encore beau !

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  14. Ah ! « les classes » (Dieu merci, leur durée avait été réduite de moitié) : cet aimable désir de t’enseigner les choses de la vie. 😉
    Base 115, sous le cagnard d’un mois d’août, premier contact avec le réfectoire de la troupe. A l’extérieur, à côté de la porte d’entrée, un baril sans couvercle grouillant d’asticots. Station imposée. Bon ap’, les bleus bites ! La classe…

    Je ne me rappelle pas la musette.
    Bravo pour la vivacité de tes souvenirs pleins de popoésie et d’humour. 🙂

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    • Oui, ça aussi.l’ordinaire troupe… le trou bordé de morceaux de pneu où il fallait taper le plateau .; la corvée de poubelles..de quoi gerber..
      la musette.. ça c’était beau.. faut imaginer la compagnie marchant au pas..la musette brinquebalante et sonore sur le coté..
      l’avait raison  » la bête’..une armée de clowns..
      sans doute pour ça qu’ils ont arrêté la musette…c’était pitoyable….

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  15. COUCOU BONJOUR vous deux .
    Crois moi si tu veux mais je regrette le service militaire où on apprenais à nos jeune la vraie vie et pas celle où l’on se tourne les pouces du matin au soir sans savoir quoi faire de ses 10 doigts , ho oui d’accord , tout n’était pas l’extase , loin de là mais au moins on savait ce que travailler voulait dire .
    Bref tous nos jeunes qui traînent dans les rues seraient mieux au service , pas forcément militaire , mais au moins civile et j’espère que ça se mettra en route bientôt . Ça leur fera le plus grand bien aussi ha ha ha .
    Bon mardi et gros bisous marseillais sous le soleil réapparu depuis 2 jours , il y a de l’espoir pour voir enfin un vrai printemps .
    Renée (mamiekéké).

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  16. ton texte est absolument hilarant 🙂 même si la réalité ne l’est pas…
    merci et bravo!

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  17. Me souviens de mes 2 mois à Laval dont je n’ai connu que la gare et la caserne … j’ai connu à peu près tout ce que tu décris , mais je n’ai aucun souvenirs des cours d’arithmétique , ni d’orthographe et encore moins d’éducation sexuelle , tu devais être dans une caserne pilote !

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    • Il est sur qu’il puisse y avoir des spécificités par arme et par base.. et par époque..
      même si j’ai été affecté à trois bases aériennes, ( Orange, Solenzara et Châteaudun) .. je n’ai fait mes deux mois de classe et peloton qu’à Orange .

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  18. Bonjour
    C’est de la rigueur on ne rigole pas chez eux!!
    Bisous

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    • Ben à priori, à l’époque.. ce n’était pas l’objectif…mais bon..c’était quand même pas Biribi. et les classes ne duraient que deux mois ..
      je dois dire que mon passage à l’escadron de chasse fut un très bon moment..

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  19. Je me suis bien marrée avec ton récit, Finalement, il est terrible ce parcours de con-battant ou,à peine arrivé au sein de la caserne on gratifie l’appelé, non sans quelque relent de sadisme, d’une honorable coupe de cheveux, J’ai des doute quand à ce passage obligé qui plus est pour une solde dérisoire sensé développer les capacités viriles, telles savoir faire son lit au carré, porter un uniforme prestigieux, saluer son supérieur, apprendre à se défendre contre le méchant, bref que des choses indispensables…

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  20. Ah, les beautés de l’armée. Cela me rappelle de vieux souvenirs (mais j’étais dans la cavalerie)… Chris

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  21. un tit punch ? Zêtes donc à la Réunion ?

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  22. Bonjour
    Je te souhaite une bonne semaine
    Bisous

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  23. Bonsoir à vous deux.
    J’ai connu plus ou moins la même chose pour mes 20 ans.
    J’ai beau chercher, je n’en garde aucun bon souvenir…
    Allez, Tchin !

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