La cantoche   49 comments

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Cantine scolaire (3).

Je suis entré en 6ème, j’avais onze ans..

J’y suis entré après un examen.. comme c’était à l’époque.

J’y ai découvert les professeurs différents.. les changements de salle.. et surtout.. j’y ai découvert.. la cantine.. la cantoche..
Je me souviens de mon premier repas.. il y avait du chou rouge haché en vinaigrette.. je ne connaissais pas.. ce fut une révélation.

Le collège était petit et le bâtiment administratif était dans une grande maison bourgeoise au milieu du parc, la cantine, installée dans la cave..
On y accédait en descendant quelques marches.. il y faisait sombre.. des tables de huit un peu grasses.. des bancs.. l’ensemble permettait d’y loger une cinquantaine d’élèves.. il avait deux services.. un à midi.. et un à treize heures.. il fallait apporter son pain.

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Cantine scolaire (2).

La procédure du repas était simple.. table de huit.. un seul menu..tu aimes, tu manges…tu n’aimes pas, tu manges ton brignolet..  et tu ne mouftes pas.. les plats déposés en bout de table.. un chef de table auto-proclamé faisait la distribution..
Une désagréable et stupide coutume faisait que les tables de huit étaient  »complétées » par les 6èmes.. logique d’optimisation.. mais…

L’aboyeur local.. qui régnait sur ce monde souterrain tel un geôlier ou plutôt un garde chiourme..  entièrement reteint au Gévéor..  désignait la place d’un grognement rauque.. toi.. là.. toi..  là.. et appuyant son borborygme d’un grand claquement du plat de la main sur la table.. on se retrouvait au bout.. relégué loin.. à sept assiettes du distributeur.

Quand on tombait avec les terminales.. c’était un plaisir.. ils étaient sereins, discutaient entre eux.. parfois nous parlaient comme aurait fait un grand frère. Une égalité scrupuleuse régnait dans la répartition des plats.

L’enfer était de tomber à une table de quatrièmes ou troisièmes.. là.. c’était le repas des fauves. Il fallait manger à toute vitesse pour suivre le rythme et bien souvent la portion allouée variait de rien à pas grand-chose.. tout avait été dévoré par les dominants.. c’était une jungle.. un comportement d’animaux.. une meute de loups sur une carcasse.

J’étais jeune.. pas colossal.. et il advint qu’un jour.. un effet de ma testostérone naissante.. un sentiment pré-soixante-huitard de besoin d’équité.. va savoir.. toujours est il.. que mon voisin abusait ostensiblement en ricanant de son grade dans la hiérarchie et me piqua le reste de bœuf carotte qui tremblotait dans le plat.

J’ai pris la grosse et lourde assiette blanche en faïence.. et je la lui ai balancée sur le crane..
Bien sûr l’assiette s’est cassée.. et lui étant assis.. moi debout.. j’ai vu une petite ligne rouge de quelques centimètres sur son crane.. entre ses cheveux coupés en brosse.
Au départ cela semble bien bénin.. puis quelques gouttes de sang se sont mises à perler.. rapidement suivies par un flot plus abondant.
Bien sûr le malabar bouffe-tout s’est mis à hurler comme un goret.. l’avait du raisiné sur la tronche le gonze.. Ce fut l’émeute.. le chahut.. je fus trainé chez le directeur.. ma victime réclamant presque l’extrême onction.
En fait je ne me souviens plus bien de la suite.. mais je n’ai pas été exclu.. et j’ai becqueté serein.

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This picture taken on March 3, 2010 in Paris, shows the facade of a CROUS universitary restaurant. AFP PHOTO LOIC VENANCE

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L’année d’après en 5ème.. durant l’été, le collège avait construit un bâtiment en préfabriqué.. la cantine est devenue le réfectoire..
J’ai continué ma vie.. passant de la cantine au réfectoire.. du réfectoire à l’internat.. au resto U.. ensuite à l’ordinaire troupe.. puis au restaurant d’entreprise.

Bien sûr tout n’a pas été un long fleuve tranquille.. un hachis Parmentier qui a décimé le collège et le lycée de filles unis par le même fournisseur.. les batailles de petits suisses.. ou de purée.. les chœurs virils des internes.. entonnant le  »c’est degeulasseu..c’est deguelasseu… » en frottant les crans du couteau sur le bord de l’assiette.. des boulettes à la tomates qui ravagèrent une bonne partie de la caserne..  allez, tout le monde pilote d’essais chez Jacob Delafon en chantant Ramona.

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Plateau militaire

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Ahh la caserne.. les plateaux alvéolés en aluminium.. cabossés.. gondolés à force d’avoir été frappés sur le pneu qui entourait le trou à détritus..
On passait en file.. et comme à la chaine.. le préposé aux entrées.. y déposait son écot.. puis celui aux desserts.. dans l’alvéole d’à coté..
Le tout se terminait en apothéose.. avec le reste.. le louche-man.. balançant sa louche dans l’alvéole centrale.. inondant les cases voisines.. et terminant son œuvre par une superbe bouse de purée qui venait réduire à néant l’espoir de manger dans un certain ordre.

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CANTINE DE L ARMEE AU MESS A DRAGUIGNAN PAPIER MELISSA ABED

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Je me souviens que j’ai un peu fait le difficile les deux premiers jours.. et puis le troisième.. ben j’avais trop les crocs.. même si ce fut tout ce que je détestais à l’époque.. poireaux à l’huile.. cervelle.. ben j’ai saucé le plat.. je mets de coté le resto U qui se terminait souvent en jambon beurre au bistrot à côté.

Quand j’ai débuté ma vie professionnelle.. pour des raisons de place.. nous fumes excentrés dans le centre de Paris (bel oxymore..) un petit immeuble sans restaurant du personnel.. nous avons trouvé refuge dans une annexe cantinière d’un ministère proche.. (je ne le cite pas.. car bon.. mais il est à Bercy maintenant..)

La salle était sous les combles.. exigüe.. basse de plafond.. mansardée.. et les hommes étaient séparés des femmes.. ( rigoureusement exact)..

C’était si petit que les entrées préparées étaient empilées à l’entrée.. et qu’en se débrouillant bien.. en tassant un peu.. on repartait avec sa petite assiette de carottes râpées.. mais collées en dessous.. les sardines de l’assiette suivante.
Le choix de pommes de terre était simple.. centre de la grosse gamelle c’était purée.. périphérie de la galletouse.. pommes de terres sautées.. là ou ça avait accroché..
Les yaourts avaient souvent passé la date.. mais en réponse à notre remarque.. on nous précisa que nous avions de la chance les femmes n’y avaient pas droit.. tout ceci est vrai.. je n’invente rien.

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Resto-U.

la situation a duré quelques mois.. puis notre maison mère a signé un deal avec un nourrisseur bien connu de l’époque qui avait ouvert une cantine dans le coin: Jacques Borel.. ce fut mieux faut le dire.. et puis.. c’était le self.. la longue avancée..  on lorgne.. on suppute.. on estime.. on salive sur la dernière part de tarte.. qu’un malveillant.. vous rafle après avoir reposé son yaourt.

Pas simple de résumer plus de 50 ans de cantine.. d’internat.. de caserne.. 50 ans de cantine… avec juste deux ou trois intoxications alimentaires.. quelques courantes.. et quelques soirées plié où on appelle Hugues ou Raoul au dessus de cagoinces.. finalement.. l’estomac est solide.. sans doute avons-nous des gros gènes néandertaliens.

Je rends hommage à ceux qui y bossent.. ceux qui préparent.. et ceux qui gèrent le budget.. pas simple tout ça.

La cantine, l’ordinaire troupe, le restaurant d’entreprise.. le moment où on se retrouve avec les potes.. hommes ou femmes.. affinités.. partage.. je ne suis pas ethnologue.. mais ça doit remonter loin cette communion dans la mastication.. la valse des mandibules..  l’instant de la jaffe..
Le retour de la chasse.. le steak de mammouth…. le feu.. la rigolade..

Les temps changent..  mais ça.. est-ce que ça restera?

Marc

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Publié 27 février 2016 par Leodamgan dans Non classé, Prose à Marc

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49 réponses à “La cantoche

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  1. Je n’ai jamais connu de cantine au primaire il fallait amener notre lunch .. ce fut qu’après le primaire on pouvait aller a la cafétéria avec un choix de menu

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  2. C’est un régal que de te lire et on se plonge au cœur même de ton histoire . Cela fait bien sur remonter des souvenirs avec des bonnes parties de rigolades ou pas.
    Bref, tout y est, c’est parfait et très bien écrit et en plus, on en redemande encore.Non…. Pas du RAB, mais des histoires comme celle la.
    Bisous

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  3. J’avais oublié la cantine à l’école primaire, merci de me rappeler ce souvenir, que j’avais eu la bonne idée d’enfouir, comme tous les mauvais souvenirs! Maintenant, pas folle, je rentre déjeuner chez moi!

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  4. Merci d’avoir pris le temps de nous promener agréablement dans notre jeunesse. C’est à des petits bonheurs comme cela que l’on trouve un intérêt à l’existence d’internet.

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  5. A chaque étape de la vie une nouvelle cantine… des attitudes différentes, des plats, des âges, des rigolades, des chamailleries … pour finalement laisser des souvenirs qui m’ont fait sourire tout au long de cette lecture 😉
    Je me souviens aussi…
    Bon week-end

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  6. En primaire, à la fin du repas tous les bouts de pain qui restaient étaient mis dans une corbeille commune et redistribués aléatoirement parce qu’on ne « gaspillait pas le pain »………….

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  7. La bagarre avec l’assiette sur le crâne du gros dur, me fait me rappeler quand j’étais moniteur de colonie de vacances près de Vannes. Je surveillais la salle de la cantine à midi (80 lascars de 5 à 13 ans). Il y avait un petit maigrichon en bout d’une table qui se faisait toujours harceler par un gros dur à la même table. Il s’est levé et a planté sa fourchette dans l’épaule du gros dur, bien enfoncée. Silence complet dans toute la salle une minute après. Je me suis approché et j’ai enlevé la fourchette. On a emmené le gros dur (tout mou) à Vannes où l’infirmière qui fit la piqure anti-tétanique se posait des questions. Il a fallu enlever le maigrichon des pattes du directeur de la colo qui voulait lui flanquer une correction. (D’autant que je pensais intérieurement que c’était bien mérité pour le gros dur.)

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  8. J’ai connu la cantine en sixième , justement à l’annexe du lycée de Vannes et ce n’était pas folichon , en sortant de table on avait faim je me souviens qu’en rentrant le soir , je dévorai mon goûter . Heureusement en 5 ème , la famille a déménagé et la cantine de mon nouveau lycée à Pamiers était géniale , la présentation était jolie et les parts étaient copieuses , j’avais l’impression de manger au restaurant .

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  9. Souvenirs , souvenirs
    Très intéressant ce panorama de cantoche , j’y étais 🙂
    Bonne journée Marc et Mo 🙂

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  10. Très sympathiques, ces souvenirs qui sentent bon le réchauffé du mess des officiers, comme on dit chez nous. Ils ont des parfums, des fumets qu’on respire en troupe, madeleines de Proust un peu séchées par le temps qui passe et qu’on trempe dans le café pour en raviver le goût. On s’y retrouve dans ce récit bien trempé, justement !

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    • Personnellement, je n’ai pas connu l’armée 😉 mais Marc nous a donné un témoignage de première main.
      Pour ce qui est des madeleines trempées dans le café, va falloir qu’on essaie. Moi (Mo) qui suis originaire du Pas-de-Calais (côté près de la Belgique), je connaissais dans ma jeunesse les tartines beurrées à la confiture trempées dans le café au lait. C’était bon!
      Mo

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  11. Merci Marc. Je crois que chacun de nous aurait pu écrire ce billet.
    Bon dimanche

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  12. Quelle tranche de vie (si je puis dire) ! 😉

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  13. souvenirs de cantoche… ah, nostalgie quand tu nous tiens… 🙂 ah, comme j’ai vécu plusieurs années à Paris, j’ai mangé plusieurs fois à la cité-U… il y a tellement longtemps, que ça ne nous rajeunit point, ma brave dame!!! 🙂

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  14. magnifique billet qui me rappelle tant de choses… l’internat par exemple du côté de la Corrèze. amitiés, je ne vous oublie pas vous 2

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  15. J’a en avait de partout !!! lol !
    i par moments, en tant que bénévole de secondaire, surveillé la cantine des plus petits….. avec des moments d’horreur parfaite lorsque le petit « Jean’ qui crachotait en parlant, mangeait de la semoule !!!! il y

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  16. « La procédure du repas était simple.. table de huit.. un seul menu..tu aimes, tu manges…tu n’aimes pas, tu manges ton brignolet.. »
    Ah bon, c’est du pain le brignolet ! Finalement l’époque était pleine de bon sens ! Actuellement je n’ose imaginer tout les aliments non consommés dans les cantines qui doivent être jetés… Idem dans les fast food et Cie…
    Je connais un traumatisé de la cantine qui ne mange jamais d’orange car les copains ne se lavaient pas les mains après le repas à la cantine. Du coup toutes les poignées de porte sentaient l’orange ! Un véritable traumatisme qui perdure !!!
    Merci pour cet excellent article !

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    • De quoi se plaint-il, ce traumatisé? Après tout, il y a pire comme odeur que celle de l’orange. Tu imagines si c’était du Maroilles ou du Vieux Lille?

      Oui, c’est du pain le brignolet. D’après « La méthode à Mimile » il y a aussi comme casse-croûte : le brichton (pain) avec du claquos (fromage) arrosé d’un coup de jaja (pas besoin de traduire, là).
      😉

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      • Alors là c’est une découverte !
        Le fromage Vieux-Lille ou Gris de Lille est peu connu mais mérite que l’on s’y arrête. A réserver aux amateurs de fromages à odeur franche pour ne pas dire forte, le fromage Vieux-Lille est également appelé Puant Macéré. Mais pour beaucoup, plus il sent, plus il est apprécié. C’était, parait-il, le fromage du Nord préféré des mineurs de fond. En 1960, Nikita Kroutchtev, ancien maître du Kremlin, découvrit ce fromage lors de sa venue à Lille. Il l’apprécia à tel point qu’il s’en fit livrer en URSS. Il bénéficie depuis quelques années, d’un classement en Label Régional.

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  17. Attention! Tous ceux qui font promotion de ce fromage doivent se mettre sous pseudo. Les risques d’être accusés de la promotion d’actes associaux sont rééls. Le fabriquant a déjà été condamné pour production en dehors des clous des essence correctes. Et doit verser un préjudice pour un suivi d’experts psychologiques en essences platoniques des victimes.

    OK!OK. J’écris n’importe quoi.!!!Je vais voir mon controleur.

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  18. quel récit bien mijoté dis donc ! c’était la loi de la jungle dans la cantine scolaire et l’anecdote de l’assiette qui vole sur le crane du voleur de bœuf carottes !!! il ne se laissait pas faire Marc ….
    j’ai travaille quelquefois dans des cantines et maintenant celle de la colo ( cantine améliorée ) ! que de trucs marrants on y voit, on y découvre si l’on est un peu observateur le caractère des mangeurs…mais que de gaspillage il y a ,c’est écœurant de voir tout ce qui passe à la poubelle après chaque repas ( des plats entiers !!! ) et en cuisine des marmites et des marmites …
    bonne journée Mo et Marc

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    • Non, il ne se laisse pas faire, Marc. Il a eu par la suite d’autres occasions de se défendre à coups de « bourre-pifs » mais il adopte de préférence (chaque fois que possible) des comportements plus diplomatiques, voire séducteurs (si, si…) et c’est également très efficace. Mais il a encore une cicatrice de coup de couteau dans la main quand il s’était fait agresser une fois. 😉
      Je comprends que le gâchis de nourriture soit choquant. Je n’aime pas gâcher pour ma part et je calcule mes menus à l’avance afin de ne jamais rien jeter.
      Bises, Juliette
      Mo

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  19. C’est toujours un plaisir de lire tes souvenirs , toujours bien raconté et si j’ai connu la cantine au lycée au Tampon à la Réunion c’était bon parce qu’on nous faisait des plats créoles , du riz cantonnais etc …
    J’en garde de bons souvenirs mais il y avait souvent des batailles de petits pains je ne sais plus pourquoi , j’ai la mémoire qui flanche .
    Bises

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  20. De la 6ème à la 3ème, pour moi, c’était la guerre. On arrivait à nous nourrir tout de même: bouillon cub dans lequel flottaient quelques vermicelles et patates (patates, lentilles-patates, haricots-patates) et comme dessert une barre de chocolat (de guerre)
    On ne s’en portait pas plus mal.

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  21. J’ai bien connu le resto U quand j’étais à la fac. Une ridicule palissade entourait le coin fumeurs, et la fumée s’arrêtait bien docilement à la limite, tel le nuage de Tchernobyl en France. Ce billet était un véritable régal, pas comme la purée qui m’était servi à la cantine de mon lycée, une sorte de magma vaguement jaunâtre, vraiment pas ragoûtant. Si je l’avais jetée contre un mur, elle y serait restée collée et moi aussi de toute évidence j’aurais été collé. Au plaisir de nouveaux souvenirs !

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