La bête   48 comments

C’est pas faute de nous avoir préparés.

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On y a passé des heures, théoriques et pratiques.
Démontage, remontage du MAS36, démontage, remontage de la MAT49..
MAS36, c’est notre fusil Manufacture d’Armes de St Etienne 1936 modifié 1945..
MAT49, c’est notre mitraillette Manufacture d’Armes de Tulle 1949..

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La bête

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Comme dit l’adjudant, surnommé « La Bête » :
« Ce n’est pas la gâchette mais la queue de détente… connards… »
Un colosse qui a connu l’Indo, l’Algérie, et qui termine son temps en faisant d’une bande de lanceur de pavés.. des hommes ! (sic).. « Bande de petits cons gauchistes !! »..
« Le coup de feu doit vous surprendre, il faut avoir le doigt souple sur la queue de détente .. ce soir, entraînez vous sur la b… du copain de la couchette du dessus »..
Un poète, un barde, cet homme..

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Une chose m’avait laissé songeur.. un sale goût : 800 mètres/seconde, la bastos.. tu la prends dans la carcasse, t’as rien entendu.. à peine tu vois la fumée.. t’es mort.. dans le silence, c’est peut-être mieux..

Un beau matin d’octobre, départ en cars pour le champ de tir.. on a traversé de charmants villages pour arriver aux « Angles ».. du vignoble « Château-neuf du Pape ».. beau site.. du picrate top..

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butée

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Le champ de tir, c’est une énorme butte de terre dotée de petits drapeaux au sommet.. des cibles verticales.. rondes en bas avec au centre le disque noir.. et devant, la fosse du « paleteur » .. grâce à un ingénieux système de communication, le rombier qui est dans la fosse et qui entend les balles siffler, en baissant le crâne, indique avec un disque au bout d’un long manche les impacts au « cocheur » qui lui, est couché près du tireur et lui indique les résultats de son tir..
Faut bien admettre que sans ça, à la distance où on est, au moins 50 mètres.. p’têtre 80.. on n’y voit que dalle.

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Cible

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Donc on s’aligne.. dans les hurlements de « La Bête »… par rangées d’une dizaine de rombiers, attendant que les camarades de devant tirent pour tirer à notre tour..
Sur le sol, des couvertures pliées et le fusil..
Bien sûr, le premier rang s’est bien fait piéger, a bien étalé sa couverture façon plage avant de s’étaler dessus…

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Tireur

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Vociférations du « juteux « :
« C’est pas pour toi, la couverture, connard, c’est pour le fusil !!! » ..

Position du tireur couché.. jambes un peu écartées.. fusil bien calé sur l’épaule, on attend..
« La Bête » passe derrière chacun, écarte les jambes d’un coup de pied.. bouscule le canon.. voir si c’est bien épaulé.. balance un coup de saton dans le casque.. passe la main dans l’entre jambe en rigolant : « Elle est bien, la coucouille.. pas de caillou qui gêne, hein connard ? »

 

Puis arrive le moment, LE moment.. l’ordre fuse :
« Pour un tir au but de 5 cartouches, approvisionnez ! » .. on glisse le chargeur, on attend..
« Sur les cibles correspondantes, numérotez-vous ! »..
Chacun braille « Cible un, vue.. », « Cible deux, vue.. », etc…
« Commé.. encez le feu ! »..
Alors on vise. Je n’avais jamais tiré au fusil de ma vie..
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Mon père, étant jeune, faisait des concours de tir.. il rapportait pas mal de médailles ou services à café.. des trucs qu’il fallait mettre sur le buffet..
Il m’avait expliqué comment il faisait.. bien respirer lentement.. remonter doucement le canon.. le grain de riz bien aligné.. on souffle .un peu.. on bloque sa respiration.. rien ne bouge.. on presse doucement..
Paoum bzinng !!!…

Une grosse bourrade dans l’épaule.. l’oreille qui siffle.. l’odeur ..
Le cocheur annonce « 8 quart droit ».. bon, le fusil tire à droite, il faut rectifier..
Réarmement de la culasse et on recommence…
Paoum bzinng !!!..

« 9 quart bas droit »
Quand on a terminé ses 5 coups.. il faut encore faire deux tirs à vide de sécurité » avant d’annoncer « Cible x, tir terminé »..

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Orage1

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sinon gare à « La bête » : là c’est le déluge, le tsunami, le bras armé.. les coups pleuvent.. les pompes dans la flaque d’eau.. les hurlements .. les menaces..
C’est vrai que ce sont des armes, pas des jouets.. l’accident si bête.. une cartouche qui reste dans la chambre ..j’ai vu de tout lors de ces séances.. des qui ferment les yeux.. et la terre qui vole là-haut presque au sommet de la butte.. des qui ont tiré sur la cible du voisin.. des ecchymoses énormes à l’épaule.. au pouce.. sur le retour de culasse..

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L’adjudant qui avait tiré le premier et debout avait promis 4 jours de permission à celui qui tirerait mieux que lui.. j’ai failli.. à 3 points près.. il m’a lâché :
« Tu vois, tu tires presque aussi bien bien que moi.. mais tu es plus con que moi .. ».
Il m’a donné un jour..

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Soldat

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Lors de la séance suivante, il est venu devant moi, a écarté les jambes, et j’ai tiré.. bon, il n’était pas fou… il aurait fallu que je dérive sévèrement pour lui ratiboiser les choses de la vie.. mais ça impressionne la galerie..

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J’aimais bien ça, tirer au fusil.. quand je les vois faire dans les épreuves d’hiver skis aux pieds..
C’est de la concentration.. du calme.. du challenge..
En revanche, à la mitraillette, j’étais peu doué.. pas mon truc à moi, la sulfateuse.. pas Capone pour un sou, en plus, tirer sur des silhouettes..

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En fait, il gueulait comme ça parce que, pour lui, ça faisait partie de la formation.. je l’ai revu après, quand j’ai eu mon affectation, il était venu demander je ne sais quoi à l’escadron.. tout gentil, tout souriant.. on a même bu un coup ensemble.
C’est vrai qu’il avait dû en voir..
J’ai revu le film « La 317ème section » l’autre jour.. j’ai pensé à lui.. « connard »..

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Uniforme 1970

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J’ai fait mon temps.. quand j’ai gagné la gare en civil, jamais je ne suis senti aussi libre… punaise.. quel bonheur..
Je n’ai jamais retouché un fusil ou une arme quelconque de ma vie.. C’est pas mon truc ça…
On est sur terre pour, disons, allez… 80 ans.. et on trouve le moyen de se foutre sur la gueule !

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Il y a peut-être mieux à faire, « connards »…

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Publié 30 novembre 2015 par Leodamgan dans Divertissement, Prose à Marc

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48 réponses à “La bête

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  1. Mieux à faire ça c’est sûr ! mais il en faut des connards, quand on a des tarés de l’autre côté….
    Tu manies la plume mieux que la kalach ? J’ai bien aimé te lire.
    Tu pourrais te réengager, on va recruter de bénévoles.
    Quand j’étais petite j’ai songé à devenir péfate, ça m’a passé !
    Bonne journée et bises à tous les deux

  2. Hé ben, le service militaire, c’est sûr, c’était pas pour moi ! Un coup de pied dans les c… ? Ouf, j’en manque un peu mais il aurait trouvé un ailleurs, c’est sûr. Mais on s’y croit !

  3. J’en ai manqué des choses en étant réformé… 😉

    • Oui, je suis certain que tu regrettes amèrement… 😉

      Tiens, cela me fait penser à un souvenir :
      un vieux pépère, marchand d’articles de pêche m’avait dit à l’époque :
      – « tu sais, un mec réformé, les filles ne le regardent pas! »
      Je lui ai répondu :
      –  » mais comment elles savent qu’il est réformé? »
      Il a réfléchi longuement et a lâché:
      – « Je sais pas mais elles ne le regardent même pas ».
      .
      Ah là là… Ces vieux…
      .
      Marc

  4. « Chuis » bien contente d’être une fille et d’avoir échappé à ce truc-là ….
    Bizzz à partager

  5. Pouh ! ça devait être horriblement flippant de faire l’armée avec des tarés de ce genre. Rien que la lecture du récit de Marc me fait frissonner pour les appelés. comme quoi c’est très bien écrit …
    Il y a une vingtaine d’années je faisais un CES au Centre d’instruction et d’entraînement au combat en montagne de Barcelonnette . En hiver à 8 h ça gèle très fort chez nous, et des bureaux, je voyais les jeunes au garde à vous de très longues minutes sans bonnets ni gants, vêtus très légèrement pour qu’ils s’endurcissent ! quelques uns tombaient raides de froid sur le béton …

    A la même époque un Colonel a envoyé en pleine nuit , un soir où il neigeait fort , où une tempête était annoncée, un régiment en expédition en pleine montagne. 2 jeunes se sont paumés et sont morts de froid ! j’ai su après que le Colonel avait eu un procès mais aucune sanction …

  6. Joli souvenir, et bien raconté ; réformé de l’époque ou c’était trop facile (juste avant qu’ils professionnalisent), je suis quand même heureux de ne rien connaitre au maniement des armes, même si je dois croiser un jour un crétin lourdement armé… je serais certainement plus dangereux pour le public que pour le méchant.

    • Détenir des armes chez soi est dangereux aussi pour la famille. Regarde le nombre de faits divers aux US où les enfants jouent avec le flingue de Papa et ce qui en résulte…
      Sans oublier la quasi-routine d’assassinats en masse par des barjos, toujours aux US!

      • Ben oui : les armes sont faites pour tuer ; et – c’est bêtement statistique – ceux qui sont juste à côté : famille, voisins, et ainsi de suite.
        Et, bizarrement, le sentiment de puissance qu’elles donnent développe rarement le sens des responsabilités, plutôt l’envie de se lâcher…
        en tout cas, joli texte !

  7. C’est drôle, on parlait de sentiment de liberté avec l’Homme hier. Il m’a dit: « le jour où je me suis senti le plus libre, c’est quand j’ai fini l’armée! »

  8. du coup ça m’a rappelé mon passage en germanie avec le même genre de gus. Les adjupètes se ressemblent tous

  9. Merci à Marc d’avoir trouvé la clé du champ de tir…
    il me semble que quand on se numérotait , dans le champ que j’ai fréquenté, on disait « Cible numéro 1, vue… et prêt ».
    Je me souviens aussi d’un capitaine qui faisait son show avec sa mitraillette en tirant coup par coup… de la souplesse et du doigté !

  10. J’ai un copain qui lors de son service militaire avait eu une démonstration de grenade. L’adjudant avait dit : « Vous mettez votre doigt dans l’anneau comme dans le cul d’une femme. » Tout dans l’élégance.
    Quand j’étais jeune en Champagne, il y avait encore plein d’armes issues de la résistance et on m’avait appris à tirer sans faire de manières, mais avec toutes les précautions d’usage. Ce ne serait plus possible maintenant. J’ai encore un petit pistolet d’ordonnance de cette époque récupéré chez ma mère, mais je n’ai jamais tiré avec.
    La dernière fois que j’ai tiré, c’est à l’Ile Maurice en 2001, lors d’une chasse privée. On m’a testé : j’ai tiré un lapin à 500m avec une carabine à lunette. La balle a traversé la gorge. On a mangé le lapin.

  11. ça canarde sec! ça ne donne pas envie mais excellent récit!!!

  12. Amusant sans en avoir l’air, très bien écrit comme toujours.

  13. allô Mr Lapin? – pan-pan! 🙂 bonnes vacances au soleil et un super mois de décembre! amicales pensées ensoleillées, Mélanie

  14. salut mon amie, je te souhaite un bon dimanche, bise a+

  15. Un récit toujours bien écrit , et cela ne devait pas être facile d’être sous les ordres de chefs inhumains .
    Bises

  16. Marc est un type formidable et la conclusion tout à fait parfaite, bravo!
    et désolé pour mon retard sur le web,
    mais j’étais coincé dans un noeud de cables ethernet.

  17. Pffffffff déjà que je rate les ballons à la fête foraine !

  18. Quelle histoire. J’ai pris le train de la Bretagne à l’Allemagne. 2 jours. Qu’est-ce que j’ai entendu comme discours antimilitariste pendant ce premier voyage de mon service militaire. Cela n’a pas changé, c’est la même chanson encore aujourd’hui!!!. A la fin de l’année mon régiment a été envoyé à Berlin. Garder le mur! Tout le régiment y est allé. Sauf moi. Je n’étais pas fiable! Les autres si. Et je suis resté 2éme classe. Il semblerait que tout le régiment été devenu aussi con que ses sergents. Il y a un vrai potentiel à la connerie chez chaque Français. Quoiqu’ils disent.

  19. C’est de la balle (de mitraillette) ce texte… Quand je lis ça , je rends grâce au ciel d’avoir échappé au service militaire… grâce à Chirac, tout particulièrement. J’aurais été très mauvais au tir de toute façon, on m’a entrainé à un ball trap une fois, le mec faisait « poule! », j’imaginais un gallinacé lancé comme un boulet de canon en faisant: « Cooot! » Je tirais toujours à côté. Pour en revenir aux souvenirs de Marc, cet instructeur me fait penser à un mélange du sergent Hartman de Full Metal Jacket et du sergent Bellec dans les Bidasses en folie. Flippant…

  20. @leodamgan
    C’etait avant que le mur ne tombe. C’est pour cela qu’il fallait le garder!!! Des soldats Français etaient à Berlin pour garder leur partie du mur. Et tous les petits cons ont fait leur travail de soldat quoi qu’ils aient dit avant. Il faut des couilles pour être un bon soldat comme il en faut aussi pour être antimilitariste en situation. Pour le reste….l’antimilitarisme permet de draguer les adolescentes!

  21. Tant qu’il y aura des armes…la face du monde ne changera pas. Trafics en tous genres; crimes qui profitent à qui?

  22. Ha, je me souviens de cette époque ou l’homme n’avait pas d’arme.

  23. C’était de l’ironie pour tous ces niais qui nous emme… avec leur posture!!!

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