Maman Nany.   36 comments

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Comme je l’ai déjà dit, je suis né dans le troisième arrondissement de Paris.. un beau dimanche de juillet.. à l’heure où les chansonniers chantaient   « A la cabane bambou » dans une clinique en briques rouges à l’angle

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rue Barbetterue vieille du temple

 

 

 

 

 

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                                                                           de la rue Barbette et de la rue Vieille du Temple.

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On va bien évidemment me contredire avec véhémence et indignation.. mais ce coin là, représente à mes yeux le cœur de Paris.. mon Paname.. mon bled..

Bien sûr, il y a des quartiers plus connus, plus prestigieux, plus nobles : Montmartre, la Contrescarpe, la Bastoche, les grands Boulevards.. et je ne parle pas des quartiers plus huppés, dits les beaux quartiers..il suffit de prendre le métro.. Nation Etoile par Denfert .. ligne majoritairement aérienne.. Il est remarquable d’y constater l’évolution des immeubles qui la bordent.. et le profil de la population qui y monte.. Passy, Bir Hakeim, la Motte Piquet Grenelle.. c’est pas Bel Air, Dugommier ou Corvisart.. Plus on dépasse Denfert, plus on y voit monter du manteau chic Guerlinisé, du cossu, du sac de luxe..  c’est vrai aussi qu’à l’époque, il y avait des premières dans le métro.. faut pas mélanger..

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poiconneur métro.

Bon, je dis ça.. mais je parle de l’époque où je prenais le métro régulièrement.. l’époque du poinçonneur.. Ça a dû sans aucun doute changer..

En tout cas.. mon troisième.. la rue Rambuteau, la rue Pastourelle, la rue aux Ours, la rue Michel Lecomte.. (bien connue dans l’expression.. « ca fera la rue Michel »  eh oui.. ça vient de là..).. Y’a bien la rue Brise-miche.. mais elle est dans le quatrième.. la rue de la Ferronnerie dans le premier.. là où le bon roi fut poignardé.. le premier arrondissement..

Bah.. tout ça.. 1er 2ème… 3ème.. c’est le cœur.. si les Halles en étaient le ventre..

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Mes parents habitaient Rue des Gravilliers.. dans un immeuble qui n’avait pas dû beaucoup changer depuis l’époque de la Commune.. Une porte en bois avec quelques ferrailles tourmentées.. et dès le seuil franchi.. on se retrouvait face à un escalier de bois vermoulu.. avec une rampe en fer et sa boule..

Le tout colimaçonnant jusqu’aux étages.. une terrible odeur d’humidité, de moisi mêlée de relents de cuisine .. la peinture qui s’écaille… la pénombre à peine vaincue par la lumière de la rue et la faible ampoule.. mais avec le temps.. c’était ça aussi ..les marches à grimper..on passe devant la porte des cagoinces.. à mi-étage.. ah ben oui.. là aussi.. faut descendre avec son rouleau..

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Les voisins d’en face, un couple un peu plus âgé, lui travaillait au Bazar de l’Hôtel de Ville et occupait ses loisirs en taquinant le goujon dans la Seine.. une petite friture pour améliorer l’ordinaire,

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Gaine et bretelles.

elle travaillait à la maison , confectionnant des bretelles et des ceintures.. des gaines aussi .. sous-traitance locale et usuelle pour les artisans du troisième qui a l’époque était le centre du vêtement et costumes divers.. gros .. demi gros.. comme la Bastoche et le Faubourg Saint Antoine celui de l’ameublement ..

Bien sûr.. ce quartier reprenait son visage peu a peu.. la fin de la guerre   était toute proche..

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L’appartement était donc envahi par les machines à coudre spéciales.. pour le cuir.. tissu élastique.. et il faut bien admettre que l’espace de vie était réduit à sa plus simple expression.. il fallait se frayer un chemin entre les cartons prêts à livrer.. la marchandise brute à usiner.. boucles.. jarretelles.. pinces… et le encours.. sur les machines.. l’appartement comme celui de mes parents était minuscule.. la cuisine un recoin.. la rue étroite.. il fallait se pencher pour voir le ciel.. et la cage d’escalier et les poubelles du rez de chaussée imposait une cohabitation avec

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rat

des gaspards gros comme des greffiers…

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Ma mère et cette dame étaient devenues amies.. comme des sœurs.. partageant tout.. les difficultés.. les moments heureux.. le sel ou le morceau de pain en cas d’oubli…

Et ces mystères qui nous échappent .. nous les hommes.. ces conversations de dames.. comme quand j’étais môme.. et que lors des repas de la famille.. on retrouve dans la cuisine.. le torchon à la main et qui devisent à voix basse.. va savoir ce qui se dit.. gamin je me suis toujours demandé..

Elles partageaient si bien que va savoir.. elles se retrouvèrent enceintes à quelques semaines d’écart.. les deux devant accoucher pour septembre..

Mais les choix de la nature sont parfois bizarres.. la nature ou moi qui en avait assez d’être à l’étroit..

Toujours est il qu’un dimanche matin.. deux mois avant la date prévue par les Diafoirus de l’époque.. j’ai sonné pour sortir..

Un dimanche matin.. l’un des pères était à la pêche.. et l’autre parti jouer au foot.. comme d’usage..

Voilà donc les deux potentielles parturientes.. qui partent pedibus pour la clinique.. l’une avec un ventre   bombé comme un foc par force 4.. et l’autre   à peine   marquée   d’un noyau de cerise…

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Landau 1945

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Arrivées à la clinique.. les infirmières se pressent autour de la plus dodue.. mais il faut se rendre à l’évidence.. c’est la maigrelette qui est en train d’accoucher.. ben oui.. j’en avais ras le bol.. je voulais être un homme libre.. libre de risquer ma peau.. prématuré de deux mois..   je la jouais risquée.. et en effet.. le décollage fut difficile.. mais bon..

La voisine accoucha en septembre.. avec même un peu de retard.. d’un gros garçon qu’elle prénomma Daniel et qui devint rapidement Dany..

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Landaus3

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Et afin que nous nous y retrouvions lui et moi dans nos Mamans…. l’une devient Maman Nany.. et l’autre Maman Marco..  j’ai démarré ma vie comme ça.. Deux dames qui aéraient leur progéniture dans les jardins des Tuileries..

Mais comme j’avais chopé une sévère pneumonie.. mes parents durent s’exiler à la campagne de l’époque. .  le logement ayant été jugé insalubre..

Une banlieue très proche aujourd’hui.. cet exil forcé, ne changea guère les liens.. et les deux dames continuèrent à se voir…ma mère avait besoin de retrouver son quartier. . ses copines du boulot.. et Maman Nany…

Le temps a vite passé… et « mon p’tit Marco » devint « mon grand Marrrc’ » .. eh oui.. Maman Nany était du centre de la France.. du Loiret.. et elle roulait les  « r »..

Etudiant à la fac Jussieu, qui n’était pas terminée, nous avions des cours dans des amphis loués des Arts et Métiers.. et j’en profitai pour aller la voir le midi. 

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boudin noir puree

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Connaissant mes goûts.. elle me faisait du boudin avec de la purée.. je gravissais l’escalier de plus en plus grinçant.. retrouvais cette odeur si particulière.. et elle m’ouvrait la porte.. elle était là.. souriante.. un peu plus voutée..plus grisonnante. ..

Après les embrassades, nous dégagions un coin de toile cirée pour y déposer nos deux assiettes..

Elle faisait toujours ses bretelles et ses ceintures et l’appartement me paraissait chaque fois plus petit, plus encombré..

Et nous partagions cet instant   du repas.. il fallait que je raconte.. ma vie, mes études.. elle me regardait gravement.. expliquer l’informatique.. pas si simple.. et maman Marrco.. comment elle allait.. ah oui.. la polyarthrite…

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Ecluse sur le Loir ˆ FrŽteval. Lock on the river Loir.

Ecluse sur le Loir ˆ FrŽteval.
Lock on the river Loir.

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La retraite de son homme arrivant, ils retournèrent dans le Loiret.. achetèrent une petite maison au bord du Loir.. il avait quitté les goujons de la seine.. mais fallait tremper du fil.. obligé..

Nous y sommes allés quelquefois passer la journée.. même deux jours.. souvenirs de parties de pêche sur le Loir.. de repas plus que copieux… de moments en commun..

Et puis le temps.. le temps qui use.. un peu.. la santé. 

Les liens se firent épistolaires.. et puis un jour. ma mère n’eut plus de réponse…  il fallait se rendre à l’évidence.. ma mère fut très peinée.. moi aussi.. surtout que personne n’ai pris le temps de nous écrire.. nous le dire..

L’autre dimanche avec Mo nous nous sommes offert (tant pis pour le régime).. un petit morceau de boudin.. enfin, petit.. petit.. je confesse que j’ai fait Monsieur plus avec le charcutier..

J’ai fait une purée.. et au cours du repas.. j’ai parlé à Mo de Maman Nany.. je ne lui en avais jamais parlé.. elle m’a dit:  « Tu devrais l’écrire, les gens vivent à travers nos souvenirs »  .. alors j’ai accepté de parler de maman Nany.. je lui dois bien ça..

Il y avait des réclames qui disaient   « Blédine, la seconde Maman ».. un truc en poudre..

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Moi.. moi.. j’ai eu Maman Nany.

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Publié 14 mai 2015 par Leodamgan dans Prose à Marc

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36 réponses à “Maman Nany.

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  1. Quelle belle histoire tu nous fais partager………….. merci à vous deux puisque Mo t’a incité à la publier et surtout à l’écrire !!!

  2. nostalgie quand tu nous tiens

  3. Oui, quelle belle histoire !

  4. Maman Nany a du péter sa bretelle, depuis elle dort au bord du loir après avoir dîner une dernière fois…

  5. J’adore les photos du vieux Paris!

  6. Belle tranche de vie… Tu as bien fait de nous partager ces jolis souvenirs… Merci 🙂

  7. Belle histoire, mais dommage qu’elle ne finisse pas mieux!

  8. Merci pour cette belle histoire …
    Bizzz à tous les deux .

  9. Joliment écrit, joliment illustré…
    Bravo à Marc cette page pleine de nostalgie

  10. Il y a certains endroits que revoir ces lieux laisse remonter beaucoup de souvenirs du passé

  11. On envoyait les personnes atteintes de pneumonie à la campagne à cette époque.
    La pénicilline a du être commercialisée en France en 1947 seulement… Ca ne fait pas si longtemps finalement.
    Non seulement Marc était un prématuré mais en plus il a eu une pneumonie… Quelle résistance !… Le destin sans doute.
    J’aime beaucoup cette histoire.

    • Il n’y avait pas de pénicilline en effet mais les sulfamides venaient tout juste d’arriver, apportés par les Américains. Le médecin qui soignait Marc avait dit : « C’est nouveau, on va essayer ça ».
      Le père de Marc les lui faisait prendre à la cuiller, écrasés dans un peu d’eau. Et voilà…

  12. J’ai pris le temps de lire en entier et … , aucun regret.
    Juste de la reconnaissance, merci de partager ton histoire qui rejoint les notre.

  13. C’est un beau roman,
    C’est une belle histoire… Pour moi aussi, boudin mais aux pommes demain !!! Et vive Paname !

  14. Belle histoire avec un soupçon de nostalgie pour que le souvenir soit encore plus tendre…Amitiés. C&B

  15. On y est dans ce récit. Tout le Paris d’autrefois, mais pas si loin que ça. C’est vrai que les familles ne pensent pas à nous prévenir (ou sont négligentes), des décès de personnes qu’on a bien connu. J’ai eu le cas il n’y a pas si longtemps. A titre personnel j’ai horreur du boudin, mais avec des pommes, ça passe.

  16. J’ai été pratiquement éduqué par une lorraine dont la soeur était couturière. Et les conversations sur la couture ont bercé mon enfance et, en plus, une partie des conversations était en patois lorrain. Tout une atmosphère que j’aimais bien. A la fin, je ramassais les aiguilles avec un gros aimant.

  17. Je ne connaissais pas l’expression « ça fait la rue Michel »…

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