Ludo   39 comments

Vieux bistrot.

Quand j’étais tout gosse,

.

mon grand-père, quoique parisien de naissance, habitait la campagne. Je dis la campagne.. à l’époque, oui.. un petit patelin près de Melun.

Il y avait un rituel intangible.. instauré par le grand-père .. un week-end chez lui , un week-end chez mes parents, un week-end chez son autre fils.. mon oncle en un mot… (et un week-end libre pour nous !).. rituel incontournable.. indiscutable.. presque une loi divine. . malheur au contrevenant !

Mon oncle venait nous chercher avec sa traction. L’hiver, il en badigeonnait les vitres avec un mélange d’alcool à brûler, jus d’oignon… qui, allié à la conduite… disons « nerveuse » de mon oncle… me rendait malade au bout de quelques kilomètres .. l’appel à mon copain « Hughes » n’était jamais bien loin.

Mais je m’égare.. revenons au sujet.
Le dimanche matin.. mon père prenait son vélo… et se rendait au seul et unique bistrot du village..
Chez Ludo.

Il y rencontrait des connaissances et tapait le carton.
C’était un bistrot comme on en voit encore.. sol carrelé… tables aux pieds de fonte délicatement ouvragés.. façon feuilles d’acanthe.. entrée de métro..
Les chaises en bois.. au dossier arrondi.. celles que l’on retourne sur les tables pour passer le balai en fin de journée… histoire de ramasser la sciure.. les mégots.. et le reste..

Le dénommé Ludo tenait ce bistrot.. casquette vissée sur le crâne.. mégot au coin des lèvres… et tablier noué sur le devant.
Mais Ludo avait une particularité qui me fascinait… mordu au bras par un cheval.. il avait été amputé au dessus du coude.. et la manche droite de sa chemise était soigneusement pliée et maintenue avec une grosse épingle à nourrice.

Mis ce qui me laissait pétrifié.. c’était sa façon de lancer la bouteille de vin sous son aisselle.. la serrant contre lui avec son moignon.. et de sa main gauche y enfoncer le tire-bouchon.
Une fois la vrille de métal bien ancrée…il ramenait l’ensemble entre ses genoux..
Un grand « pop » et il servait le vin dans les verres à facettes…ceux qui font croire qu’il y en
a plus à boire…

Ludo me fascinait .. pourtant j’avais horreur d’aller dans ce bistrot.
Mais chaque dimanche… je n’y coupais pas : mon père tardant à rentrer à l’heure du repas… midi, heure solennelle.. et l’heure étant l’heure.. selon le grand-père… qui m’y envoyait d’un sec !: « va chercher ton père et ne tombe pas dans le ru ! »

Je partais à pied.. en pensant à l’instant où j’allais devoir franchir le seuil… la poignée.. la pierre du seuil usée par le passage.. les gens par grappes autour des tables.. abattant les cartes sur le tapis usé en s’esclaffant.. dans une fumée épaisse au dessus de la tête.. comme un banc de brume dans un chablis..

A peine entré.. « Ah ! v’là le fils à Bébert… ben bon d’iu.. tu peux pas le renier.. ». Tout le monde rigolait.. commentait.. je m’approchais de la table.. « Pépère a dit qu’il fallait que tu rentres ». . « Oui, je termine mes plis ». Il terminait ses plis.. comme ma mère. qui avait toujours un rang de tricot à terminer..

Nous sortions.. il me mettait sur le cadre du vélo… appuyait son menton sur ma tête.. et nous rentrions.

C’était un dimanche sur quatre.. mon grand père tirait la tronche… ma grand mère me menaçait de me filer une beigne.. mon oncle bricolait sous le capot de sa voiture.. « Avec son costume ».. soupirait ma tante qui avait mal à la tête comme d’habitude et se plaignait à ma mère..: « Ah ma pauvre Jeanne.. »….

Et moi .. quand mon cousin n’était pas là.. gardé en retenue à la pension.. je me faisais chier.. mais alors..
Bon.. y’avait Ludo…
Est-ce que je confesse que plus tard j’ai essayé d’ empaler une boutanche en la tenant sous mon bras droit.. Ben j’ai failli retapisser le carrelage..

.

Eh oui.. n’est pas Ludo qui veut…

.

Marc

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Publié 27 novembre 2014 par Leodamgan dans Non classé, Prose à Marc

39 réponses à “Ludo

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  1. Quelle belle prose, forme et fond, à l’instar de Ludo, n’est pas Marc qui veut …

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  2. Il y en a qui savent si bien conter qu’on reste hyper concentré. Et c’est quand on est concentré comme ça qu’ont fait l’unité avec soi.
    Bonne journée et que le jardin soit Zen

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  3. souvenirs souvenirs

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  4. Encore Marc. Je ne me lassé pas de tes récits.
    Bises à vous deux.

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  5. Marc n’a essayé qu’une fois  » d’empaler une boutanche en la tenant sous son bras droit ?  » si j’avais pas lu le reste j’aurais pas compris !
    Pourquoi n’essaye t-il pas chez vous ? s’il retapisse le carrelage , lui donneras tu une beigne 😕 :

    Pour en revenir à ce monsieur Ludo , il y a des personnes comme lui qui marquent , qu’on oublie pas même après des dizaines d’années …sur ce, je vais empaler une boutanche , na 😉

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  6. J’ai bien fait de passer ! Je me délecte toujours des billets de Marc… Je m’imagine bien dans votre jardin à écouter sa prose !

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  7. Une enfance comme on n’en fait plus! Tant mieux?

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  8. Je me garderais « d’empaler une boutanche » ! 😉

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  9. Quel témoignage de cette époque: Ce Ludo qui s’est fait mordre par un cheval comme si c’était des crocodiles….
    Ça en dit long sur le stress que subissaient alors les chevaux, pourtant compagnons des hommes, mais traumatisés par leur violence……
    Combien de millions sont morts en 14-18….. puis par la suite pour finir en steak face à la motorisation……
    Merci à Marc pour son humour et en même temps plein de sentiments mêlés de l’enfance

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  10. J’aime tant ces billets, tantôt nostalgiques mais si drôles aussi… un témoignage d’un autre temps… moins fou ?

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  11. Quelle histoire

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  12. Merci pour cette histoire , je nous image tous au coin du feu à écouter les histoires de Marc .
    On a envie de dire une autre, une autre …pour que le moment se prolonge …
    Bizzz à partager

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  13. Je crois qu’on a tous un bistrot comme celui-là dans nos souvenirs…

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  14. J ‘ai bien connu cela aussi, aller chercher le pater au bistro du coin. Mais pas de Ludo amputé d’un avant bras à cause d’une morsure de cheval, ce qui est peu banale. Je conçois bien la fascination de Marc.

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  15. Charmant retour … ludique, en somme.

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  16. Le ton est savoureux ! Je reprendrais volontiers une tranche de souvenirs 😉

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  17. J’ai bien connu un bistrot comme cela chez ma grand mère. Je n’aimais pas y aller à cause des odeurs (vinasse et fumées de cigarettes), et de certains piliers de bar qui me hélaient avec des propos plus qu’avinés. Bon récit imagé 🙂 🙂

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